INTEGRATION AFRICAINE

Publié le par senou

LA DÉCOLONISATION FRONTALIÈRE COMME PRÉALABLE À LA CONSTRUCTION DES NATIONS EN AFRIQUE

Ce mercredi 20 mai 2015, le Cameroun a célébré sa fête nationale. Rendu à sa 43ème édition, cet évènement qui porte le nom officiel de fête nationale de l’Unité s’est célébré sous le thème : « Forces de défense en synergie avec les forces vives de la Nation, pour relever les défis sécuritaires et préserver la paix au Cameroun et en Afrique centrale ». Une façon de signifier clairement la place primordiale de l’armée dans la sécurité du pays et le soutien que doit lui apporter le peuple camerounais dans un contexte dominé par la guerre contre la secte islamiste Boko Haram. On a aussi noté la participation des forces armées tchadiennes au défilé sur la place du 20 mai. Ce qui signifie l’union sacrée du Tchad et du Cameroun dans cette guerre, et marque les premiers pas vers une véritable union sous régionale qu’il faut encourager. Mais, au-delà du faste, la fête nationale de l’Unité marque au Cameroun la commémoration du passage de l’État fédéral à l’État unitaire ; lequel a eu lieu le 20 mai 1972 à la suite d’un référendum populaire.

Alors protectorat allemand, le Cameroun fut partagé le 4 mars 1916 entre la France et l’Angleterre qui avaient conquis et occupé de fait le territoire après y avoir vaincu et chassé militairement les Allemands au courant de la Première Guerre mondiale. En effet, ce jour-là, des accords furent passés entre le général Aymérich, représentant de la France, et le général Dobell, représentant de l’Angleterre. La France s’empara des 4/5 du territoire qu’elle occupait, tandis que l’Angleterre s’empara des 1/5. Le 29 juin 1919, la conférence de Versailles en France entérina ce partage et le Cameroun devint donc officiellement un territoire sous mandat de la Société des Nations (SDN), confié aux administrations française et britannique. Le pays ainsi divisé, l’une des premières préoccupations des mouvements nationalistes qui naîtront au Cameroun au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale sera de réunifier d’abord le pays avant son indépendance. C’est à ce moment que naquirent les premières luttes pour l’Unité nationale. Mais ces luttes au Cameroun ne devaient pas se réduire à une simple union des Camerounais francophones et anglophones et de leurs territoires respectifs. Encore fallait-il faire l’union des plus de 250 ethnies que comptaient et que compte encore le pays aujourd’hui, de façon à obtenir une véritable nation, c’est-à-dire un peuple uni autour des idéaux et des faits culturels et historiques communs.

Cependant, la construction nationale à travers l’union de la multiplicité ethnique n’a pas été et n’est pas à ce jour une préoccupation propre au Cameroun seul. Tous les pays d’Afrique comportent en leur sein une pléthore de tribus ; et donc, sont confrontés à ce même problème de division ethnique qui fait que leurs populations se soucient plus de leurs tribus que de leur pays. Alors, comment passer de la conscience tribale à la conscience nationale en Afrique ? Autrement dit, dans chaque pays d’Afrique, comment constituer une communauté unie dans un contexte où existe une ethnicité multiple et variée ? Ainsi se structure la problématique de la nation en Afrique.

Qu’est-ce que la nation ?

Avant de proposer toute réponse à cette problématique, il s’avère urgent d’abord de définir ce qu’on entend par nation. La nation est une communauté de personnes vivant sur un territoire défini, ayant en commun des valeurs et des faits culturels, et habitées par le désir de vivre ensemble. Plus précisément, la nation est, selon le Lexique de politique (2001), une « communauté humaine dont les membres, unis par des liens de solidarité matériels et spirituels, ont pris conscience de former une entité distincte des autres communautés humaines ». Les individus composant la nation ont donc en commun des liens comme la race, la religion, la langue, l’histoire, la tradition, les idéaux, etc. Ainsi, la nation se distingue de l’État qui, lui, est une personne morale composée d’individus et d’institutions ayant pour tâche principale de diriger un pays. Il est doté d’un territoire bien délimité, d’une population qu’il administre, et d’un gouvernement chargé de cette administration. La nation se distingue aussi de la patrie qui est le pays dont on est citoyen et pour lequel on manifeste un sentiment d’attachement et de dévotion jusqu’à la mort.

Il faut dire de plus que l’histoire occupe une place centrale dans la définition d’une nation. Un pays qui constitue une nation se reconnait d’abord par l’histoire commune que ses populations partagent. Or, dans un pays comme le Cameroun par exemple, ses populations ne partagent pas la même histoire. La décolonisation, à titre illustratif, n’a pas été conquise suite à la participation de toutes les tribus et régions du Cameroun. Pour cause, les luttes indépendantistes se sont déroulées principalement dans les régions actuelles du Littoral, du Centre, et de l’Ouest. Les autres régions et peuples du Cameroun ne peuvent donc pas se reconnaitre dans ces luttes et en réclamer la propriété des retombées. Ce qui rend difficile l’édification d’une nation véritable. Par contre, dans une nation comme la France, tout le peuple français se reconnait dans un fait historique comme l’Occupation puisque la lutte et la victoire contre la domination allemande durant la Deuxième Guerre mondiale ont été le produit de la participation de presque tous les Français. Une nation se construit donc, au plan historique, grâce à la participation de toutes ses populations à son évolution.

Cela dit, État et Nation que l’on confond très souvent se distinguent en ce sens que le premier se crée ou s’institue, tandis que le second se construit. En fait, la nation, comme le disait le président Félix Houphouët Boigny, « est une construction de longue haleine ». Ainsi, au regard de cette définition de la nation, il faut dire qu’en Afrique, contrairement à ce qu’on pense très souvent, il y a des États et non des nations. En d’autres termes, il n’existe pas, ou pas encore du moins, de nations véritables sur le continent africain, mais seulement des États. Pourquoi cela ?

La raison principale est que la quasi-totalité de ce que les peuples des pays africains partagent en commun, et qui pouvait faire d’eux des nations, ne provient pas de ces peuples, mais des interventions étrangères, plus précisément de leurs ex puissances coloniales. La langue par exemple, qui constitue l’un des critères essentiels de la définition d’une nation, est d’origine étrangère. Il va sans dire que presque toutes les langues officielles en Afrique restent les langues des colonisateurs. Il en est de même pour la monnaie, la religion, le territoire, etc. Pour ce dernier cas qui nous intéresse dans la présente réflexion, à savoir le territoire, il faut dire qu’il est la cause première et fondamentale de la difficulté à construire des nations en Afrique.

Aux origines du problème

En effet, les territoires dans lesquels sont reparties les populations africaines sont des territoires dont les frontières n’ont pas été tracées par ces populations elles-mêmes, mais par les puissances impérialistes. Le congrès de Berlin (1884-1885) avait posé les bases juridiques de la conquête de l’Afrique par les pays européens – attirés par les richesses du continent et à la quête des débouchés pour leurs produits industriels – afin que cette conquête ne génère guère des conflits entre eux. C’est ainsi que près de trente ans plus tard, la quasi-totalité du continent africain fut conquise, et ses frontières actuelles tracées. Des noms furent donnés à ces territoires conquis, et ces noms sont restés les noms officiels de nombreux pays africains. Le nom Cameroun par exemple tire son origine du mot portugais camaroes qui signifie « crevettes ».

La conquête passa essentiellement par la ruse et la mauvaise foi des conquérants qui faisaient perdre aux chefs locaux leur souveraineté sur leurs territoires sans le savoir ; et cela, à travers la signature des accords dont ils ne comprenaient pas les enjeux fondamentaux réels. Elle passa aussi par des moyens militaires puisque les puissances impérialistes firent face à des chefs locaux qui refusaient de signer des traités d’abandon de souveraineté et élevaient leurs armées contre l’envahisseur. Ce fut le cas du roi Béhanzin du Dahomey qui disait ceci : « Je n’accepterai jamais de signer aucun traité susceptible d’aliéner l’indépendance de la terre de mes aïeux. » L’Afrique fut donc conquise, mais non sans difficultés.

Mais le plus grave est que ces conquêtes qui s’accompagnaient de la délimitation des frontières ne tenaient aucunement en compte les réalités culturelles et territoriales locales. Les frontières se traçaient en fonction de la rencontre des puissances européennes durant leurs invasions sur le terrain, ainsi que des limites naturelles que rencontraient les armées conquérantes. C’est ainsi que des peuples différents, vivant sur des territoires différents et qui constituaient parfois déjà des nations, furent renfermés dans de nouveaux territoires pour former de nouveaux États. Aussi, les peuples dont les territoires furent divisés devinrent des étrangers alors qu’ils constituaient autrefois des peuples homogènes d’une même origine et d’un même village parfois. Par exemple, aujourd’hui, il existe des tribus parlant le même dialecte et ayant les mêmes origines au Cameroun et en Centrafrique tout comme au Cameroun et au Nigéria. Ces tribus qui formaient la même entité ethnique avant la colonisation sont aujourd’hui des étrangers entre elles : Camerounais et Centrafricains, Camerounais et Nigérians. Tout cela explique la multiplicité des ethnies dans les pays africains et la multiplicité des nationalités entre ces pays. Or, ce mélange des peuples différents au sein de mêmes territoires était fait à dessein par les Européens.

En effet, comme l’explique Wolé Soyinka, « lorsqu’on réunit plusieurs groupes pour n’en faire qu’un seul, avec des services communs, le pouvoir devient l’objet de dispute et de contestation. Et toute sorte de moyens sont employés par ceux qui cherchent à contrôler les ressources et à garder le pouvoir à la tête de cette nouvelle entité ». Ainsi, c’était dans un but cynique que furent tracées arbitrairement les frontières africaines par les puissances européennes. Il s’agissait en fait d’appliquer la logique du « diviser pour mieux régner » : il fallait constituer de nouveaux États dans lesquels les populations locales différentes devaient sans cesse se déchirer et s’entre-tuer pour le contrôle du pouvoir central pendant que l’ennemi réel qu’était le colonisateur les dominera perpétuellement. Plus grave encore, dans des territoires où il n’existait pratiquement pas des différences ethniques, les colonisateurs en créèrent artificiellement. C’est le cas du Rwanda où sur la base des critères physiques, la population fut divisée par les colons belges en deux catégories, à savoir les Tutsi et les Hutu. Ce qui allait conduire à une longue guerre civile puis à un génocide historique. Ce n’est donc pas dans l’intérêt des Africains que leurs territoires avaient été délimités, mais dans ceux des puissances impérialistes. Or, au plan frontalier, une nation se construit quand ses populations délimitent elles-mêmes leur territoire en fonction de leurs besoins et de leurs ambitions. C’est le cas dans les nations européennes où les frontières ont été délimitées par les populations locales.

C’est dire que le tracé arbitraire des frontières africaines par les impérialistes européens posait les fondements du tribalisme, des guerres civiles et des coups d’État sur le continent noir pour les décennies et les siècles à venir. Voilà pourquoi, aujourd’hui, la grande majorité des guerres civiles en Afrique ont un fondement tribal. Le pouvoir étant l’objet de lutte entre des tribus différentes, chacune cherche à s’en emparer. Et lorsqu’elle s’en empare, elle use de tous les moyens possibles pour s’y maintenir en dominant et en écartant les autres tribus des postes clés du pouvoir. Ce qui ne peut que générer la frustration des autres tribus qui décident de se battre elles aussi pour conquérir le pouvoir. Ainsi, la politique de gestion des États en Afrique se fonde sur deux principes contradictoires et met en scène deux forces en conflit : d’une part ceux qui ont pour but de se maintenir au pouvoir par tous les moyens, et d’autre part ceux dont le but est de conquérir le pouvoir par tous les moyens. Le développement du pays devient donc une préoccupation secondaire. D’où les retards de développement que connait le continent africain en raison de ces divisions internes au sein de chaque État puisqu’on y passe plus le temps à se battre pour le pouvoir qu’à se battre pour le développement du pays. En outre, ce tracé arbitraire des frontières africaines par les impérialistes européens posait les fondements de la xénophobie. Les Africains se considèrent au-delà de leurs frontières comme des étrangers, alors même que certains d’entre eux formaient autrefois un seul et même peuple. Comment peut exister une nation dans un tel contexte d’altérité, de haine, et conflit permanent ?

L’urgence du démantèlement les frontières

On comprend donc que tant que l’Afrique restera maintenue dans ses frontières actuelles qui mettent ensemble des peuples différents autour d’un même pouvoir central, le projet de construction des nations et même celui de la construction des États-Unis d’Afrique ne seront que des gageures. C’est ce même projet de balkanisation de l’Afrique que veut recommencer l’impérialisme occidental à travers un redécoupage de l’Afrique qu’il a déjà réussi au Soudan en divisant ce pays en deux (Soudan et Soudan du Sud), et qu’il a voulu mener en Côte d’Ivoire, en Centrafrique, et même au Cameroun. Mais cette fois, le découpage n’est plus fonction des conquêtes territoriales comme ce fut le cas autrefois, mais de la découverte des matières premières : dès qu’on découvre des matières premières en quantité importante dans une région, on fomente une rébellion ou l’on revendique l’autonomie et l’indépendance de cette région vis-à-vis du pouvoir central en se fondant sur des prétextes politiques, culturels ou religieux.

D’autre part, même si le récent projet de facilitation de la circulation dans les pays de la CEMAC, rendu officiel par les chefs d’État de la région, peut être un projet à saluer, il faut dire qu’une telle initiative ne doit marquer qu’une étape vers un objectif principal qui est celui du démantèlement des frontières africaines héritées de la colonisation. La raison est que la facilitation de la circulation entre des pays n’enlève pas chez les populations de ces pays la conscience des frontières et la conscience de la nationalité. Le Camerounais qui se rend sans difficulté en Guinée Équatoriale par exemple sera toujours considéré comme un étranger et traité comme tel, et inversement.

Quoi qu’il en soit, même si de tels projets réussissaient, ils ne seraient en conséquence que précaires. Cela dit, Il faut d’abord en Afrique une décolonisation frontalière, c’est-à-dire que les populations africaines doivent se réorganiser et se repositionner comme elles étaient avant le tracé des frontières coloniales actuelles. Ce n’est qu’alors que l’on pourra délimiter de nouvelles frontières qui correspondront aux frontières précoloniales renfermant non plus des tribus différentes, mais des tribus identiques et homogènes ayant une même origine et une même histoire, mais aussi les mêmes cultures, les mêmes langues et les mêmes territoires. Et c’est alors que pourront naître de véritables nations en Afrique. Cela parce qu’il est plus facile d’unir en un bloc solide des entités homogènes que des entités hétérogènes comme c’est le cas pour les pays actuels du continent africain. C’est pourquoi le projet panafricain de la constitution d’un État continental en Afrique qu’avait théorisé Kwamé Nkrumah n’a pas encore vu le jour.

La décolonisation frontalière pourra aussi permettre l’avènement d’une décolonisation réelle de l’Afrique. En effet, la colonisation du continent africain ayant commencé par l’instauration des frontières arbitraires, sa décolonisation doit commencer par le démantèlement de ces frontières, puisque pour soigner le mal, il aller à sa racine. C’est ce que n’avaient pas compris les pères des indépendances africaines qui pensaient qu’il suffisait de faire partir les Blancs et faire diriger les pays par des responsables locaux pour que l’indépendance soit acquise. Ils oubliaient que ces Blancs, en partant, avaient laissé l’Afrique dans un piège infernal et mortel qu’étaient les frontières qu’ils avaient tracées, et qui devaient maintenir les Africains dans la prison de la division et du conflit perpétuels par lesquels ils allaient être contraints de toujours solliciter l’aide de ces Blancs pour les résoudre. Voilà donc pourquoi les indépendances en Afrique sont restées factices, et les nations, de véritables chimères quasi impossibles à réaliser.

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