Um Nyobé

Publié le par segnou siéwé


Um Nyobé : Est-il mort pour rien ?


Par Segnou Siéwé

 

Depuis que Um Nyobé nous a quitté, cinquante années ont passées. Il a été tué le 13 Septembre 1958 par le colonialisme français simplement parce qu’il réclamait l’indépendance et la réunification de son pays. Quoi de plus normal, de plus digne et de plus juste ? Car tel que les Camerounais et les Africains en général étaient traités sous le régime colonial, il y avait de quoi se révolter et demander le départ sans condition de l’oppresseur. Les Camerounais ne cessaient pas de mourir au quotidien suite aux travaux forcés, les brimades et les humiliations étaient les seules choses auxquelles le colonisé camerounais avait droit, le quotidien était fait de mépris à l’égard du colonisé et comble de malheur, le système colonial s’efforçait de détruire l’identité culturelle du colonisé afin qu’il perde tous ses repères. C’est en  voyant tout cela que Um Nyobé décide d’étudier les mécanisme de fonctionnement du colonialisme et de l’impérialisme qui opprime et spolie son pays afin d’y mettre un terme. Mais au bout de dix années de lutte, il est assassiné pour cette cause, sans jamais voir son rêve et celui de tous les Camerounais de cette époque se réaliser. Cinquante ans après sa mort, vu tous ce qui s’est passé et se passe encore, une seule question nous  hante l’esprit : Um Nyobé est-il mort pour rien ?

Ce grand héro de notre indépendance, s’il avait voulu, il aurait pu faire comme les autres. Il aurait pu accepter d’être corrompu par l’administration française et laisser son pays être spolié par la Franceen échange du pouvoir et du bien-être personnel. Mais ne l’a pas fait. Il a préféré ne pas penser à lui seul mais à l’avenir de son pays. Il a préféré mourir plutôt que de livrer son pays à la prédation de la puissance coloniale. Il a préféré mourir plutôt que de trahir la cause pour laquelle il se battait et en laquelle toute la nation avait fondé son espoir. Cela pour montrer l’exemple et pour que les autres continuent la lutte jusqu’à la victoire finale et pour que se réalise enfin l’idéal de liberté à laquelle toute une génération de Camerounais aspirait.


Pseudo indépendance

Cependant, il faut dire avec force que cet idéal, cinquante ans après, ne s’est pas encore réalisé. On clame haut et fort et partout que le Cameroun est indépendant, et donc que Um Nyobé n’est pas mort pour rien, et que son voeux le plus cher a été accomplit. C’est faut ! Ce pourquoi Um Nyobé s’est battu jusqu’au sacrifice suprême était justement cette indépendance contrôlée qui nous a été octroyée en 1960. Cette indépendance qu’il appelait lui-même « une pseudo indépendance ». En d’autres termes, une indépendance confisquée par les accords de coopération et de défense qui devaient en fait maintenir notre pays sous la domination de l’ex-puissance coloniale et faire de nos dirigeants de simples valets du néo-colonialisme naissant. Et cette pseudo indépendance nous a été octroyée via Ahidjo qui avait accepté de signer ces accords de coopérations et de défenses suicidaires. Et aujourd’hui nous en vivons les conséquences. Pas une seule décision déterminante pour l’avenir de notre pays n’est prise par nous-mêmes sans l’accord de l’extérieur. L’exploitation de nos matières premières stratégiques ne profite pas à nous. Or c’est justement ce que Um Nyobé ne voulait pas. C’est contre cette situation de recolonisation quasi complète de notre pays que Um Nyobé a lutté. En bref, il voulait rendre la nation à son peuple. Toutefois, Um est certes mort mais il a laissé un parti ayant une idéologie et une revendication nationale qui n’a pas été obtenue : l’Upc. Il a aussi laissé ses compatriotes face au problème national camerounais qui ne concerne pas que l’Upc seule. Alors qu’ont fait les dirigeants de l’Upc après sa mort ? Qu’a fait le régime en place pour la mémoire de ce grand homme ? Qu’a fait le peuple Camerounais pour ce martyr ?


Les soi disants héritiers

Après la mort de Um Nyobé, la lutte de libération nationale s’est poursuivie sous la direction des dirigeants de l’Upc. Moumié jusqu’en 1960, et Ouandié jusqu’en 1971. La mort de Ouandié en Janvier 1971 sonnera le glas de la guerre d’indépendance au Cameroun et symbolisera la défaite du peuple Camerounais face au régime néocolonial imposé par la force à notre pays. Mais eux au moins n’ont pas abandonné le combat une fois Um mort. Ils ont poursuivi avec bravoure la lutte de libération nationale. Ils n’ont pas trahi la cause pour laquelle Um est mort et ont refusé de vendre leurs âmes à l’ennemi. Mais que font les dirigeants d’aujourd’hui ?

Les Upécistes d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec ceux du passé. On a eu la preuve avec ce qui s’est passé lors de la célébration du cinquantième anniversaire de l’assassinat de Um Nyobé. Ils ont organisé de petites et simples cérémonies plus pour tromper l’opinion que pour rendre un hommage mérité à ce digne fils de la patrie. Bref il s’agissait d’une mascarade totale. En réalité, s’il fallait rendre un hommage à Um, cela ne doit pas seulement se résumer à faire des cérémonies ; fussent-elles grandes. Le véritable hommage que l’on doit rendre à Um Nyobé et aux autres est de poursuivre leur lutte jusqu’à la victoire finale ; c'est-à-dire jusqu’à la mise hors d’état de nuire le système néocolonial qui continue de diriger ce pays, de l’asservir et de le spolier. Ce n’est qu’une fois cette mission historique accomplie que nous pourrons dire que nous avons rendu un grand hommage à Um. Ainsi il pourra dire là où il se trouve : « je ne suis pas mort pour rien ! Je peux maintenant reposer en paix car l’idéal pour lequel je suis mort s’est réalisé… »

Ceux qui se disent Upécistes aujourd’hui sont tout sauf des Upécistes. On ne voit presque pas en eux l’âme Upéciste qui est une âme de débat, de combat, et de nationaliste. Ils ne sont même pas capables de mobiliser une poignée de personne. Ils n’ont ni le courage de tenir tête aux autorités pour obtenir ce qui leur revient de droit. Tout ceci sous le prétexte que l’administration ne les laisse pas faire. Or savent-ils que l’Upc d’autrefois a passé la plus grande partie de son existence dans la clandestinité ? Et c’est même dans la clandestinité qu’elle a enregistré ses plus grandes victoires face à l’ennemi. Si donc ceux d’aujourd’hui ne font rien sous le prétexte que le régime les empêche d’agir, alors nous conclurons qu’il s’agit des pseudo Upécistes.

En réalité, l’Upc est par essence un parti révolutionnaire. Et donc un  parti créé dans le but de renverser un ordre établi. L’ordre établi à l’époque de sa création était le colonialisme français. Elle a combattu cet ordre et a pu contraindre la Franceà octroyer l’indépendance au Cameroun. Mais cette indépendance a été confisqué par les accords de coopération qui ont donné naissance à un nouvel ordre établi : le néocolonialisme. Ce néocolonialisme, Um Nyobé et ses camarades l’ont combattu, mais ont perdu la bataille. Toute personne qui se prétend donc Upéciste doit savoir qu’il doit poursuivre la lutte initiée par les pères fondateurs contre ce néocolonialisme qui continue de décimer, de spolier et de d’appauvrir ce pays.

Il ne sert à rien d’aller demander les réparations pour le génocide commis par la Franceau Cameroun pour distraire l’opinion, fausser le débat et faire semblant de travailler. Nous savons tous, le gouvernement français aussi, que tôt ou tard, la Francefinira par reconnaître le génocide qu’elle a commis au Cameroun et devra payer les réparations. Pour l’instant, cela ne se peut pas puisque le régime qui dirige le Cameroun est un régime soutenu par la France. Une telle initiative est donc sans issu pour l’instant. Il faut mettre de coté ce débat et  songer d’abord à réorganiser le parti et conquérir le pouvoir afin d’exiger quoi que ce soit.

Pour les autres tendances de Upc, notamment celle qui entrent souvent au gouvernement, il faut dire que celles-ci ont commis une haute trahison à la mémoire de Um Nyobé en allant collaborer avec ceux même qui ont assassiné le Mpodol. Autrement dit, en allant pactiser avec l’ennemi. Et maintenant, ils proclament partout qu’ils sont les « dignes héritiers de Um Nyobé ». C’est non seulement de l’imposture, mais aussi de la haute trahison ! C’est tuer Um de nouveau ! Et l’histoire s’en souviendra et sera sans pitié à leur égard.

Comme on le voit, les dirigeants actuels de l’Upc n’ont presque rien fait cinquante ans après la mort de Um. Qu’en est-il du régime en place ?


Ironie de l’histoire

Tout ce que le régime en place a fait pour Um Nyobé c’est de faire de lui un héros national. Une vraie mascarade ! Car il s’agit de la plus grande ironie de l’histoire : le bourreau réhabilite sa proie. La preuve qu’il s’agit d’un véritable sketch c’est qu’en même tant qu’on élève Um au rang de héro national, on élève également Ahidjo à ce rang ; c’est-à-dire celui qui a combattu impitoyablement l’Upc durant tout son règne au pouvoir ; comme si c’était cela sa mission principale. En plus de sa, on élève Um au rang de héro de la nation et on ne bâtit même pas un édifice en sa mémoire, ni même une rue ou un bâtiment officiel en son nom. Est aussi une mascarade la cérémonie que le Rdpc a organisé à l’ouest soit disant à la mémoire de Um Nyobé. Pour se racheter devant l’histoire et l’opinion, on organise un semblant de cérémonie à la mémoire du Mpodol. Cependant, on est incapable d’accepter sur les antennes de la télévision nationale un grand débat sur Um Nyobé.

Mais tout cela ne nous surprend guère. Car nous savons que le régime en place est le régime néocolonial que Um et ses camarades combattaient depuis leur époque. Cela dit, le régime en place et l’Upc sont inscrits dans une guerre historique où le rôle de chaque belligérant est de mettre fin à l’existence de l’autre. Le rôle historique du régime en place est donc d’anéantir l’Upc de la scène politique camerounaise par tous les moyens.

Les dirigeants de l’Upc ne doivent donc pas être surpris de ce que le système en place soit impitoyable avec eux et cherche sans cesse à les diviser, à les broyer, pour mieux les vaincre. Ce qu’ils doivent faire c’est riposter comme le faisaient les pères fondateurs du parti face à l’administration française. S’ils restent là à attendre que le régime leurs laisse agir, ils attendront longtemps.

On peut donc comprendre pourquoi le système au pouvoir fait tout pour effacer Um Nyobé de la mémoire des jeunes Camerounais. Son histoire n’est que vaguement évoqué dans les manuels scolaires, il est quasi absent des antennes des chaînes de radio et de télévision publiques voire privées ; bref le régime en a fait un sujet tabou.

Pour tout dire, le régime en place ne fait que jouer son rôle historique envers Um Nyobé à savoir : l’anéantir de la mémoire du peuple et de l’histoire. Maintenant, que fait ce peuple pour son martyr ?


Le peuple désorienté

Contrairement à ce que pourraient penser certains, Um Nyobé n’appartient plus à l’Upc, mais à la nation camerounaise toute entière. Car le combat qu’il menait était un combat national. Or, l’anniversaire des cinquante ans de Um Nyobé est passé presque inaperçu au sein du peuple camerounais. Peuple pour lequel Um a donné sa vie, paradoxalement. Très peu de gens savent qui il était effectivement. Les jeunes n’ont de lui qu’une connaissance vague et presque aucun jeune ne cherche à savoir qui il était et qu’est ce qu’il a fait pour notre pays. Chacun ne se soucie que de son avenir. Presque personne ne cherche à comprendre le problème national Camerounais que Um posait et qui reste encore d’actualité aujourd’hui. La mémoire de Um est considéré comme étant un problème qui ne concerne que l’Upc. Au cour de ce cinquantième anniversaire, on n’a pas vu comme une mobilisation générale du peuple camerounais pour rendre un vibrant hommage au Mpodol. Tout le monde vaquait à ses occupations quotidiennes comme s’il n’y avait rien.

Mais cette indifférence quasi-totale du peuple camerounais à l’égard de la mémoire de Um peut s’expliquer. Il s’avère simplement que le peuple est désorienté et terrorisé. Il est désorienté simplement parce qu’il n’est sensibilisé ni par le pouvoir en place, ni par l’Upc elle-même. En outre, le peuple est terrorisé par tout ce qui concerne l’Um Nyobé et l’Upc vue la manière brutale et barbare par laquelle ce parti a été réprimé dans ce pays. D’ailleurs, il existait même une époque dans ce pays où il était presque formellement interdit de prononcer le mot Upc ou le nom Um Nyobé. On peut aussi comprendre par là pourquoi beaucoup de gens hésitent à rejoindre les rangs de l’Upc.

En bref, le parti au pouvoir fait tout pour distraire le peuple de la politique, partant de ses repères historiques. L’Upc ainsi que d’autres partis politiques de leur côté ne font pas assez pour sensibiliser le peuple sur le sujet. C’est pour ces raisons que le peuple camerounais reste indifférent et passif quand un grand évènement comme celui du cinquantenaire de la mort de Um arrive.

En définitive, nous revenons à notre question de départ pour y donner une réponse : Um Nyobé est-il mort pour rien ?

Au vue de tout ce qui a été dit, nous pouvons dire qu’il est mort pour rien. Car le néocolonianisme qu’il a combattu jusqu’à son dernier souffle continue d’exister et de faire des dégâts dans notre pays. Et s’il continue d’exister et de détruire notre pays, c’est parce que Um a été trahi par ceux qui se réclament être ses héritiers. Une partie d’entre eux a presque abandonné le combat, et l’autre est aller pactiser avec l’ennemi. En outre, l’Etat qui était censé rendre immortel la mémoire de Um Nyobé fait plutôt tout pour l’effacer de la mémoire du peuple et de l’histoire. Et en fin, le peuple Camerounais pour lequel Um se battait a quasiment oublié ce martyr cinquante ans après sa disparition ; bien que l’on puisse comprendre que ce peuple est simplement désorienté.

Cinquante ans après sa mort donc, on peut dire que Um, avec tout ce qui se passe longtemps après lui, est mort presque pour rien. Mais pour nous qui croyons qu’on tue les hommes mais pas leurs idées, nous pensons que Um Nyobé n’est pas mort pour rien. Il est certes parti, mais il a laissé ses idées. Des idées qui se résument en ceci qu’aucun progrès ne peut se réaliser au Cameroun sans que notre pays ne soit réellement indépendant ; c’est-à-dire libéré du joug du néocolonialisme français. Et aujourd’hui, nous lui donnons raison car plusieurs décennies après l’indépendance, notre pays ne fait que s’enfoncer au lieu de progresser. Nous comprenons également que si ce pays était dirigé par des nationalistes comme lui, nous ne serions pas là où nous nous trouvons aujourd’hui. Il a donc donné sa vie pour que nous sachions la justesse de la cause pour laquelle il luttait, et pour que nous sachions que nous devons poursuivre le combat jusqu’à la victoire finale. Sa seul erreur est d’avoir penser qu’il était possible, comme il le disait, « d’arriver à l’indépendance sans verser une seule goutte de sang ». Autrement dit, son erreur est d’avoir pensé que la France, terre des libertés et des droits de l’Homme, pouvait faire la guerre au Cameroun.  

Mais Um n’est pas mort pour rien ! Et nous avons la foi qu’un jour, viendra un homme intègre, courageux et loyal comme lui. Il mènera ce combat jusqu’au bout, et libèrera enfin le peuple camerounais du joug du néocolonialisme qui le spolie, l’aliène et l’anéanti depuis plusieurs décennies. Mais qui sera cet homme ? Qui sera ce nouveau Um Nyobé que le peuple camerounais attend tant ? Toute la question est là.
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