CHRONIQUE

Publié le par senou

XXIème SIECLE


Pourquoi travaillons-nous ?


Par SEGNOU Siéwé

 

Ce 1er mai, comme chaque année, le monde entier célèbre la journée mondiale du travail. Mais pour nous, cette occasion n’a pas été consacrée à une festivité, mais à une interrogation sur les finalités du travail : pourquoi travaillons-nous ?


Cette question peut sembler banale, voire idiote, puisque chaque individu se sent capable de dire et de savoir pourquoi il travaille. Et couramment, les gens travaillent pour gagner leur vie, c’est-à-dire pour avoir un salaire qui leur permettra de satisfaire leurs besoins ainsi que ceux de leurs proches. Mais lorsqu’on voit combien l’homme aujourd’hui est devenu esclave du travail, comment le travail cause en lui de nombreuses maladies, et comment il travaille à en mourir, on est tenté de ses demander pour quelle fin est-ce qu’il travaille.


En effet, les cas de morts dues au travail ne cessent de croître dans le monde.  Le suicide au travail est devenu un phénomène. Il y a dix ans déjà, en 2003, en France par exemple, l’Inspection Médicale du Travail de Basse-Normandie estimait le nombre de salariés qui chaque année se donnent la mort pour des raisons qui tiennent au travail à entre 300 et 400. En Europe, le stress causerait des dépenses allant jusqu’à 20 milliards d’euros par an. Au Canada, la dépression au travail cause une perte de productivité de 4,5 milliards dollars canadien et 500 000 personnes s’absentent chaque semaine de leurs postes pour des problèmes de santé mentale liés au travail.


Travail et aliénation de l’homme


Si le travail cause tant de dégâts chez l’homme, c’est parce que l’homme travaille pour le capital au lieu de travailler pour se réaliser. Ainsi, quand il travaille pour le capital, il travaille pour gagner de l’argent. Par conséquent, il vent sa force de travail en échange d’un salaire qui est issu du profit qu’a généré son travail. Avec ce salaire, il doit satisfaire se besoins, à savoir se nourrir, nourrir sa famille, payer son logement, etc. Ce faisant, il travaille par contrainte, c’est-à-dire parce qu’il doit se trouver de l’argent pour satisfaire ses multiples besoins et obligations. La seconde contrainte est celui de la satisfaction du capital : il doit travailler pour accroître la production, et donc la plus value. Du coup, le travail devient pour lui une source d’ennuie et d’aliénation qui finissent par détruire son être. Marx expliquait cette aliénation au travail en ces termes :

 

« En quoi consiste l’aliénation dans le travaille ? D’abord dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas, mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors du travail et, dans le travail, il se sent en dehors de soi. Il est comme chez lui quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas chez lui. Son travail n’est donc pas volontaire, mais contraint, c’est le travail forcé. » (Karl Marx, Manuscrits de 1844.)


Voilà donc pourquoi le travail cause tant de dommages chez l’homme. Bien évidemment, le capitalisme est au fondement de cette situation. En posant comme principe de base le profit, le système capitaliste a fait de l’homme, ainsi que sa force de travail, son principal otage. Lorsqu’un employeur, par exemple, regarde son employé, il ne voit pas en lui un être humain, mais un objet, une machine qui lui permet d’accroître la plus-value du capital qu’il a investi. Une fois qu’il n’est plus en mesure de jouer ce rôle, l’employeur se débarrasse de lui.


Certes, la condition matérielle du travailleur s’est largement améliorée de nos jours comparativement au passé. A l’époque de Marx en effet (XIXème siècle), le travailleur était surexploité et extrêmement mal payé ; mais aujourd’hui, il est relativement bien payé et bien traité. Mais il faut dire que l’aliénation matérielle d’autrefois a laissé la place à une nouvelle forme d’aliénation : l’aliénation spirituelle. Cette aliénation est celle qui fait que l’homme est devenu prisonnier du temps et du travail. Il n’a plus de temps pour lui-même, ni pour ses proches : il doit travailler, toujours travailler, parce qu’il est bien payé, ou presque, et pour accroître la production. Donc, l’amélioration des conditions matérielles de l’homme n’a rien changé au rapport d’exploitation employeur-employé qui a toujours été, et est encore, au fondement du capitalisme. L’exploitation a juste changé de forme, mais est resté la même au fond à savoir que l’homme doit travailler pour enrichir le capital ; et cela, même s’il doit en mourir.


Travail et libération de l’homme


Pourtant, l’homme doit travailler pour se réaliser, c’est-à-dire pour satisfaire un épanouissement et une passion personnelle. Quand il travaille, il doit se sentir en harmonie avec lui-même. Et c’est à cette seule condition que le travail peut devenir pour lui une source de libération et de contentement. Ce faisant, il ne souffrira ni ne mourra jamais de travail. Au contraire, il pourra travailler des heures et des jours durant sans se lasser et sans en subir les impacts négatifs physiques ou psychologiques. Cela parce que, chaque homme naît avec une passion, un talent, un don. Sa vie n’a de sens que quand il les réalise. Or, dans le système capitaliste, on ne fait pas toujours le travail qu’on aime, mais celui que l’on parvient à trouver. La raison est que, dans ce système, le travail est un marché soumis aux lois de l’offre et de la demande. Plus clairement, dans ce système, l’homme travaille juste pour avoir une source de revenue et non pour s’épanouir.


Comment donc l’homme sera-t-il heureux quand il fait un travail qu’il n’aime pas ? Il faudrait donc penser une forme de société dans laquelle l’homme fera le travail qu’il aime, c’est-à-dire un travail fondé sur la passion. Car comme le disait Hegel, les plus grandes réalisations dans l’histoire de l’humanité n’ont été que l’œuvre des passions.   

   

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article