LA DEMOCRATIE EN AFRIQUE 20 ANS APRES LA CHUTE DU MUR DE BERLIN (1)

Publié le par segnou siéwé

2. La démocratisation des Etats africains

Au début de l’année 1990, le vent de l’Est qui souffle en Europe et le discours de La Baule de François Mitterrand donnent aux peuples africains l’espoir de l’avènement sur le continent noir d’une société plus juste et plus démocratique. Cela dit, « l’année 1990 marque le début de la démocratisation en Afrique, avec la tenue de conférences nationales censées consacrer la rupture avec un passé politique dominé par des régimes de parti unique , fait de violence et de sang[1]. »

2.1. Pressions et répressions

Comme pour leur indépendance, les peuples africains vont être obligés de lutter pour la démocratie. En effet, « le processus de démocratisation a été en effet émaillé de violences inouïes.[2] » C’est dire que les populations ont usé de toutes les formes traditionnelles et inédites de contestation populaire de l'autorité politique pour se faire entendre : grèves, actes de vandalisme, villes mortes et même rebellions armées. C’est le cas des villes mortes au Cameroun, du génocide au Rwanda, de la rébellion armée R.D.C., des guerres civiles au Burundi et dans les deux Congo, des coups d’Etat en Centrafrique et à Sao Tomé et Principe. Les victimes seront nombreux : plus de 700 000 morts au Rwanda, plus de 300 000 en Angola, 106 morts et 708 blessés au Mali, au moins 500 mort au Zaïre (actuelle R.D.C., des dizaines de millier de mort au Burundi, près d’une cinquantaine au Cameroun, pour ne citer que ceux-là. 

C’est dont au prix de longues luttes et de dures sacrifices que les ouvertures démocratiques ont été acquises. Pour cause, la démocratisation n’était pas du goût des dirigeants africains à l’époque. Car elle signifiait élections libres et transparences, et donc leur départ du pouvoir. De plus, se lancer dans un système libéral signifiait l’ouverture de la société contrairement à celle fermée de la période dictatoriale. Une ouverture qui devait mettre au grand jour toutes les dérives des chefs d’Etat et de leurs régimes. A titre d’exemple, Francine Bitee explique qu’au Cameroun, « cette transition démocratique a été assez violente et difficile du fait de l'existence d'un régime monolithique basé sur le patriarcat, le clientélisme, la corruption et l'impunité[3]»

Mais malgré le refus des régimes en place, malgré les répressions sanglantes, les chefs d’Etat d’Afrique seront obligés d’accepter les reformes constitutionnelles démocratiques et le multipartisme. Au Cameroun, la loi instaurant le multipartisme est promulgué le 5 décembre 1990 et le 19 du même mois, sont promulguées une trentaine de lois relatives à la liberté de communication sociale, d’association, de réunion et de manifestations publiques.

 Toutefois, si les chefs d’Etat finissent par céder, c’est non seulement en raison des pressions internes, mais aussi et surtout des pressions externes. L’Occident, à la tête de la quelles se trouvait les Etats-Unis, imposait la démocratie à tous les pays et ne devait plus accorder d’aide à un seul pays qui ne s’était pas démocratisé. Il en sera de même pour l’ensemble des pays riches et des institutions financières internationales qui accorderont des prêts à la condition des bonnes conduites démocratiques. Cela étant, Mobutu, qui avait été le protégé des Etats-Unis pendant toute la guerre froide, sera lâché par son allié d’hier. Pire, suite à son refus de démocratiser son pays et de négocier avec la rébellion de Laurent Désiré Kabila, Bill Clinton enverra son envoyé spécial, Bill Richardson, lui donner l’ultimatum suivant : « vous quittez le pouvoir ou bien vous allez mourir… votre cadavre sera traîné dans les rues de Kinshasa…[4] »

Le principe de la démocratisation étant acquis, place aux conférences nationales.

2.1. Les conférences nationales

Il s’agissait des débats de société devant poser les bases de la transition démocratique. Ainsi, de l’avis de Fabien Eboussi Boulaga, « l’exigence de la percée que représente la conférence nationale est double : elle déconstruit et reconstruit tout à la fois[5]. » Elle déconstruit l’ordre despotique qui existait et reconstruit un nouvelle ordre qui se veut démocratique.

Mais les conférences nationales n’auront pas lieu dans tous les pays. En effet, « pour s’adapter au nouvel environnement politique international et créer un espace politique national désormais ouvert à tous, les Africains du Centre ont emprunté trois itinéraires différents[6]» On aura la lutte armée (Rwanda, Tchad), le passage au multipartisme de fait par l’application de la Constitution ou d’une loi spécifique (Cameroun, Burundi), l’organisation de référendums (Guinée Equatoriale, Ghana, Madagascar, Mauritanie).

Pour ce qui est des conférences nationales, elles seront acceptées dans certains pays et refusées dans d’autres.  Elles seront effectives au Bénin, en Ethiopie, au Gabon, au Mali, au Niger, au Zaïre (actuelle R.D.C.), au Tchad, au Togo... Par contre, Lansana Conté les refusera en Guinée Conakry, ainsi que Blaise Compaoré au Burkina, et Paul Biya au Cameroun. Au Cameroun, à la place de la conférence nationale refusée, on assistera à une conférence tripartites regroupant le gouvernement, l’opposition et la société civile. Comme on le sait, la montagne accouchera d’une sourie.

Pour les pays où elles été organisées, les conférences nationales ont donné lieu à des débats de société où les régimes en place étaient jugés. Bref, ces régimes étaient face à des sortes de tribunaux populaires où ils devaient rendre compte de leur gestion calamiteuses de la chose publique. C’est très probablement pour cette raison que beaucoup de chefs d’Etat les ont refusée ou esquivées. Mobutu avait accepté la tenue de ce débat de société au Zaïre mais a mis un terme peu après à son déroulement au vue des critiques sévères et des jugements négatifs qu’il subissait.

Pour tout dire, c’est au prix de luttes parfois sanglantes que les peuples africains ont acquis des ouvertures démocratiques aux débuts des années 1990. Quel bilan peut-on faire de cela vingt ans plus tard ? 

 

 

 



[1] Martine-Rene Calloy, Marc Eric Gruenois, Des dictateurs issus des urnes, in Manière de voir, n° 51, mai-juin 2000, p. 33

 

[2] Joachin Emmanuel Goma-Thethet, Historiographie de la quête de la démocratie en Afrique centrale (1960 – 2001), à l’adresse www.codesria.org/Links/conferences/central/goma.

[3] Lire le résumé de l’ouvrage de Francine Bitee intitulé La transition démocratique au Cameroun de 1990 à 2004, publié sur le site de www.bonabéri.com.

 

[4] Lire l’interview de Honoré N’Gbanda, ancien chef des services secrets de mobutu. Interview réalisée par Frédéric Dorce et Elimane Fall, in Jeune Afrique économie, n°291, du 12 juillet au 1er août 1999, p. 76

[5] Fabien Eboussi Boulaga, (1993), Les conférences nationales en Afrique noire, Paris, Kartala, p. 173

[6] Joachin Emmanuel Goma-Thethet, Op.cit, à la même adresse internet.

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