LA DEMOCRATIE EN AFRIQUE 20 ANS APRES LA CHUTE DU MUR DE BERLIN (1)

Publié le par segnou siéwé

1. Les causes de la démocratisation des pays africains

Pour mieux dresser le bilan de deux décennies de démocratie en Afrique, il importe d’abord de voir pourquoi et comment le vent de démocratie a soufflé sur l’Afrique.

1.1. La guerre froide

La guerre froide est incontestablement la cause lointaine mais fondamentale du déferlement du système démocratique sur le contient noir. Comment cela ? La seconde guerre mondiale qui s’achève en 1945 laisse paraître sur la scène politique mondiale deux grandes puissances, les Etats-Unis et l’URSS. Leur hégémonie se fonde sur le fait qu’ils avaient joué un rôle majeur et fondamental dans la défaite de l’Allemagne nazie d’Adolf Hitler et des ses rêves de domination mondiale. Autrement dit, sans ces deux grands, l’Allemagne aurait très certainement remporté la guerre.  

Ainsi, ces deux puissances, plus l’Angleterre, se retrouvent à Yalta en Crimée en février 1945  pour établir des plans afin de sauvegarder la paix après la guerre qui tendait à sa fin. Mais lorsque Franklin D. Roosevelt, Joseph Staline et Winston Churchill se réunissent à Yalta, « le sort de l’Europe est déjà scellé[1]. » Car affaibli sur tous les plans par six années de guerre, l’Europe est devenu une proie facile pour la conquête des deux super puissances. Staline réclame la moitié de l’Europe ; c’est-à-dire l’ensemble des pays d’Europe de l’est que l’armée soviétique a libérée du nazisme à savoir la RDA, la Pologne, la tchécoslovaque, la Hongrie, la Bulgarie, la Roumanie, la Yougoslavie, et l’Albanie. Après la guerre, il y maintient ses troupes. Cela lui est accordé en échange de quelques ouvertures démocratiques. Mais il va plutôt imposer dans tous ces pays le système communiste avec des Etats totalitaires à partis uniques. Le pacte de Varsovie allie tous ces pays à l’URSS et les places sous sa sphère d’influence. Devant cette politique expansionniste et dictatoriale de Staline, Churchill prononce un discours à Fulton dans le Missouri en 1946. Il dit ceci : « De Stettin dans la Baltique jusqu'à Trieste dans l'Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent. Derrière cette ligne se trouvent toutes les capitales des anciens États de l'Europe centrale et orientale. […] Des gouvernements policiers dominent dans presque tous les cas et, jusqu'à présent, à l'exception de la Tchécoslovaquie, il n'y a pas de vraie démocratie[2]»

De leur côté, les Etats-Unis, pour conquérir l’Europe et endiguer le communisme, accorde à tous ses pays en, 1947,  un plan de reconstruction connu sous le nom de Plan Marshall[3]. Staline et l’ensemble des pays de l’Europe de l’est refusent cette offre dans lequel ils voient une visée impérialiste.  Mais seize pays d’Europe (la France, l’Angleterre, la RFA, l’Autriche, le Benelux, la Grèce, l’Irlande, l’Islande, l’Italie, les pays scandinaves, le Portugal, la Suisse et la Turquie) accepteront l’offre américaine et se s’inscriront de fait dans le bloc occidental caractérisé par la démocratie et le capitalisme.

 Cependant, la dictature qui règne le bloc oriental soviétique pousse ses habitants, principalement ceux de la RDA, à fuir vers la RFA[4]. Ce qui aboutira à la construction du mur de Berlin en 1961 pour stopper cette migration qui prive le pays de main-d'œuvre et montre à la face du monde leur faible adhésion des Allemands au régime communiste. Avec ce mur, la division de l’Europe en deux est désormais matérialisée.

La guerre froide qui sévissait en Europe depuis 1947 va se répandre dans le reste du monde. L’URSS et les Etats-Unis entrent alors dans une guerre idéologique et politique en vue de la conquête du monde. Le premier veut rependre le communisme et la dictature du prolétariat dans le monde tandis que le second veut rependre le capitalisme et la démocratie libérale.  Ils s’affrontent par pays interposés de part le monde. Les théâtres des opérations se dérouleront principalement dans les pays en lutte pour l’indépendance afin que, une fois indépendant, le pays s’allie au bloc qui l’a aidé à acquérir son indépendance[5]. C’est ainsi que l’Afrique devient le nouveau champ de bataille de la guerre froide[6].

1.2. La généralisation des dictatures en Afrique

La quasi-totalité des pays africains, une fois indépendants, s’allient dans le bloc occidental puisque la grande majorité d’entre eux sont des ex-colonies des pays issus du bloc occidental, la France et l’Angleterre notamment. Cela étant, suite à l’expulsion des conseillers militaires soviétiques en Egypte par Anouar El-Sadate le en juillet 1972 et le basculement de ce pays dans le clan occidental, l’URSS va étendre guerre en Afrique en raison de la perte de son seul allié en Afrique. Elle décide de soutenir militairement, financièrement et diplomatiquement tous les mouvements révolutionnaires en lutte contre les nouveaux régimes pro capitaliste dont les indépendances sont factices. Elle va aussi ouvrir ses portes à tout gouvernement qui sollicitera son aide.

Ainsi, jusqu’à la fin de la guerre froide, de nombreux pays en Afrique sont officiellement procommunistes et adoptent le marxisme-léninisme comme politique. Il s’agit de l’Angola, de la Guinée-Bissau, du Mozambique, de l’Ethiopie, du Bénin, qui s’inscrivent de fait dans le bloc communiste. Dans ces pays, règnera, comme dans les régimes communistes d’Europe de l’est et de l’URSS, des dictatures totalitaires à parti unique. Les opposants seront écrasés, et la liberté d’expression quasi inexistante.

Mais paradoxalement, dans pays alliés du bloc capitaliste comme le Zaïre, il y règnera également des dictatures totalitaire à parti unique. Or le bloc capitaliste à la tête de laquelle se trouve les Etats-Unis se veut démocratique. Comment comprendre alors que tous les pays proaméricains et pro occidental d’Afrique comme le Zaïre, le Cameroun ou la Côte d’Ivoire, pratiquaient des dictatures totalitaires et non la démocratie qui était pratiquée dans les pays d’Europe de l’ouest  qui étaient eux aussi proaméricains et pro-occidental ?

La raison est liée au principe de la guerre froide qui était une lutte entre les Etats-Unis et l’URSS pour la conquête géopolitique, économique et idéologique des pays du monde. Ainsi, reste que ce rapport de force favorisera un statut quo dans la mesure où il fallait tout faire pour qu’un pays tombé sous l’influence d’une sphère ne bascule pas l’autre. Ce qui va maintenir à la tête des Etats des régimes forts, quand bien même il s’agira des Etats sous la sphère d’influence américaine. Car les Américains, par essence démocrates, vont soutenir des régimes dictatoriaux dans le monde non seulement pour des intérêts économiques, mais aussi pour que ces pays ne tombent sous l’influence soviétique.

Le Congo ex-Zaïre est l’exemple le plus édifiant en Afrique de cette situation paradoxale. Le leader de son indépendance, Patrice Lumumba, a simplement été suspecté d’être un communiste par la CIA et a été assassiné le 17 janvier 1961. Quatre ans plus tard, Mobutu s’est emparé du pouvoir par un coup d’état avec la bénédiction des Américains et des Belges. Le pays s’est dès lors classé officiellement du côté du bloc occidental. Sa fidélité aux Américains, aux Belges et aux Français lui fera passé trente deux ans de règne sans partage à la tête du Zaïre. Il instaurera une des dictatures les plus sanglantes du continent noir tout au long de son règne. Mais malgré la brutalité, la sauvagerie, la gabegie, la corruption et l’absolutisme de son régime, ses alliés occidentaux ne lui en tiendront pas rigueur, du moins, durant toute la période de la guerre froide. Pire, ils le soutiendront politiquement et militairement au cours des multiples tentatives de renversement que son régime subira. Le principe était simple : éviter que le Zaïre ne tombe entre les mains des soviétiques.

Comme le Zaïre, presque  tous les pays africains sont restés fidèles au bloc occidental parce qu’étant en majorité des ex colonies françaises et anglaises. Ainsi, pendant toute la période de la guerre froide, « dans la plupart des Etats décolonisés règne la dictature de militaires ou des bourgeoisies compradores[7]. » C’est le règne du parti unique et de l’anéantissement de toute forme d’opposition. Partout, les libertés et les droits de l’homme sont bafoués. L’Etat peut tout faire, à condition de rester fidèle à l’un ou l’autre bloc en guerre.

En 1989, la guerre froide tant à s’achever avec la chute du mur de Berlin. La RDA revendique plus d’ouvertures démocratiques après tant de décennies de dictature, tout comme l’ensemble des pays d’Europe de l’Est sous l’emprise soviétique : c’est le vent de l’Est. Ces revendications sont d’autant plus opportunes que Gorbatchev, nouveau maître de l’URSS depuis 1985, est pour les changements démocratiques en Europe de l’Est et en URSS Il sera favorable à l’autodétermination des pays satellites de l’URSS ainsi qu’à l’octroie des libertés individuelles au sein même de la Russie. Il en a fait son cheval de bataille avec sa fameuse Perestroïka (restructuration) et sa Glasnost (transparence). Mais ce vent de l’Est s’étendra aussi en Afrique dont les populations souffrent depuis des décennies de l’oppression des régimes dictatoriaux et tyranniques sous le couvert de la guerre froide. Il sera donc demandé aux pays africains d’adopter la démocratie.

1.3. Le discours de la Baule

Le 20 juin 1990, à la Baule, François Mitterrand fait une allocution a l'occasion de la séance solennelle d'ouverture de la 16ème  conférence des chefs d'Etat de France et d'Afrique. Il s’adresse aux chefs d’Etats africains en rappelant d’abord les grands chambardements révolutionnaires ayant émaillé la vie politique en Europe centrale et oriental à partir de 1989, et ayant balayé les dictatures qui y sévissaient depuis les lendemains de la seconde guerre mondiale. Il affirme aussi que ces bouleversements sont irréversibles et vont continuer en se répandant dans le monde entier au nom de la démocratie.

« Il nous faut parler de démocratie. C'est un principe universel qui vient d'apparaître aux peuples de l'Europe centrale comme une évidence absolue au point qu'en l'espace de quelques semaines, les régimes, considérés comme les plus forts, ont été bouleversés. Le peuple était dans les rues, sur les places et le pouvoir ancien sentant sa fragilité, cessait toute résistance comme s'il était déjà, et depuis longtemps, vidé de substance et qu'il le savait. Et cette révolution des peuples, la plus importante que l'on eut connue depuis la Révolution française de 1789, va continuer. […] Il faut bien se dire que ce souffle fera le tour de la planète[8] », affirme-t-il.

Par la suite, il parle de la nécessité de la démocratie pour le développement des pays africains et exhorte ses chefs d’Etats à se mettre sur le chemin de ce système de gouvernance qui s’impose désormais à tous.

« Lorsque je dis démocratie, lorsque je trace un chemin, lorsque je dis que c'est la seule façon de parvenir à un état d'équilibre au moment où apparaît la nécessité d'une plus grande liberté, j'ai naturellement un schéma tout prêt : système représentatif, élections libres, multipartisme, liberté de la presse, indépendance de la magistrature, refus de la censure : voilà le schéma dont nous disposons. Nous en avons discuté plusieurs fois et hier soir encore en particulier. Et, si je me sentais plus facilement d'accord avec ceux d'entre vous qui définissaient un statut politique proche de celui auquel je suis habitué, je comprenais bien les raisons de ceux qui estimaient que leurs pays ou que leurs peuples n'étaient pas prêts. Alors qui tranchera ? Je crois qu'on pourra trancher en disant que de toute façon, c'est la direction qu'il faut prendre. Puis-je me permettre de vous dire que c'est la direction qu'il faut suivre. Je vous parle comme un citoyen du monde à d'autres citoyens du monde : c'est le chemin de la liberté sur lequel vous avancerez en même temps que vous avancerez sur le chemin du développement[9] », ajoute-il sans nuance aucune.

 

Ce discours est donc à coup sûr un appel à tous les chefs d’Etats africains encore austère aux réformes démocratiques à changer d’avis et de politique. Si cet appel leur vient de la France qui leur a toujours soutenu dans leur dictature pendant la période de la guerre froide, il faut comprendre que le monde avait changé et que le vent de démocratisation s’imposait à tous, et à la France elle-même. Aussi, avec la dislocation de l’URSS en décembre 1991, le monde entier comprendra que c’est la fin définitive de la guerre froide. Les Etats-Unis vont rester désormais la seule grande puissance et on sera désormais en présence d’un monde unipolaire et non plus bipolaire. Ils vont imposer la démocratie et le capitalisme au reste du monde. L’Afrique n’échappera pas à cette logique.

Pour tout dire, à la faveur de la guerre froide, les Etats africains, qu’ils ai été du bloc capitaliste ou communiste, adoptèrent des régimes autoritaires au mépris des droits de l’Homme. Avec la chute du mur de Berlin et le vent de l’est, ces régimes vont être contrains de se démocratiser.

 

 

 

 

 

 



[1] Jean Michel Gaillard, Chronique d’une Europe coupé en deux, in L’Histoire, n° 286, avril 2004, p. 36 

[2] Discours prononcé au Westminster College de Fulton (Missouri, États-Unis) le 5 mars 1946. Le texte original et complet se trouve à l'adresse <http://www.britannia.com/history/docs/sinews1.html>.

[3] Cette aide s’élève à 12 milliards de Dollars.

[4] Entre 2,6 et 3,6 millions d'Allemands fuient la RDA par Berlin entre 1949 et 1961 pour rejoindre la RFA.

[5] Les guerres les plus importantes sont la guerre de Corée et celle du Vietnam.

[6] La plus importante de ces guerres a été la guerre civile d’Angola qui a perduré plus de trente ans  et s’est achevé en février 2002 avec la  l’assassinat  de Jonas Savimbi, leader de l’UNITA.

[7] Jean Ziegler, (1980), Main basse sur l’Afrique, Paris, Seuil, p. 7

[8] L’intégralité de ce discours se trouve à l’adresse www.congoforum.be/.../Discours%20de%20la%20Baule.

[9] Ibid

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