Vendredi 11 décembre 5 11 /12 /Déc 19:14

3. Le bilan de vingt ans de démocratie

Globalement, on peut dire que malgré les conférences nationales et les autres moyens qui ont permis aux africains d’accéder à la démocratie, celle-ci reste purement formelle deux décennies plus tard.

3.1. L’alternance dans la continuité

L’alternance qui est un des principes fondeurs de la démocratie est de plus en plus effective sur le continent noir. Sur 53 Etats, 38 ont des chefs d’Etats ayant passé au maximum dix ans à la magistrature suprême, soit 71%. Cela signifie que 71% des chefs d’Etats actuellement au pouvoir en Afrique n’y étaient pas il y a vingt ans, au moment où le vent de démocratie soufflait sur le continent. De même, ils n’étaient pas également là il y a dix ans. Les 15 autres chefs d’Etats en fonction actuellement ont plus de dix ans de mandature, soit 29 %. Le record est détenu par le Colonel Mouammar Kadhafi (40 ans). Il suivit de Téodoro Obiang Nguema Mbazogo (30 ans), et de Paul Biya (27 ans).

Mais les alternances qui s’observent sur le continent sont-elles des alternances démocratiques et est-ce qu’elles assurent le progrès et le changement ? Pas toujours. Des coup d’Etat continuent a sévir sur le continent. Depuis 1952, environ 66 coup d’Etat ont été perpétrés en Afrique, soit plus d’un par an[1]. En 1999, dix ans après l’avènement de la démocratie, l’OUA a proscrit les coups d’Etat.  « Cette même année, les militaires ont renversé les gouvernements au Niger, en Sierra Leone, au Comores et en Côte d’Ivoire[2]. » Aussi, toujours en Côte d’Ivoire, l’année suivante, en 2000, un autre coup d’Etat tentera de renverser Laurent Gbagbo, démocratiquement élu pourtant. En 2003, c’est également un coup de force qui portera François Bozizé au pouvoir en Centrafrique. En 2008, un putsch portera une junte au pouvoir en Mauritanie ainsi qu’en Guinée Conakry en 2009. En tout, depuis 1989, environ 20 coups d’Etat ont eu lieu sur le continent, soit environ un tous les ans. C’est dire que beaucoup des chefs d’Etats actuellement en poste ne le sont pas toujours de façon démocratique. En outre, quand ce ne sont pas des chefs d’Etats qui sont déchus, on assiste à des coups d’Etat constitutionnels. Les constitutions sont modifiées pour permettre aux dirigeants de s’éterniser au pouvoir (Cameroun, Algérie, Niger,…)

D’autre part, malgré les multiples alternances, le progrès et le changement ne suivent pas véritablement. L’avènement d’Abdoulaye Wade à la tête du Sénégal par les urnes en 2000 avait suscité beaucoup d’espoir et de fierté pour la démocratie africaine. Mais depuis lors, il est de plus en plus critiqué pour les nombreuses dérives qu’il a commet, notamment celle de vouloir préparer son fils, Karim Wade, pour sa succession. Donc, quand on quitte d’un chef d’Etat à un autre, il n’y a,  ni dans le mode de gestion de la nation, ni dans les conditions de vie des populations, un changement fondamental. Le nouveau président use des techniques employées par son prédécesseur et l’ordre établi se poursuit. Un ordre où règnent et perdurent la corruption généralisée, le pillage des biens publics, le tribalisme, la violence, l’impunité, etc.

3.2. Des élections frauduleuses

« On n’organise pas des élections pour les perdre[3] », disait le président Denis Sassou Nguessou. Tel est le principe qui guide l’organisation des élections en Afrique. En effet, depuis le retour de la démocratie au début des années 1990, les élections multipartites ont cours sur le continent noir. C’est généralement par la voie des urnes que les chefs d’Etat sont au pouvoir. Quand bien même ils ils prennent le pouvoir par des putschs, ils sont contrains d’organiser de élections pour se donner une certaine légitimité au plan international. Ce qui est un point positif pour ces vingt années de démocratie en Afrique.

Mais les chefs d’Etat ont trouvé une solution pour continuer se maintenir au pouvoir même par les élections et malgré leur impopularité : la fraude. Elle émaille pratiquement toutes les élections en Afrique et rare sont celles qui ne sont pas contestées du fait de la fraude. Plusieurs pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Togo ou Madagascar ont été secoués par de violentes émeutes post-électorales ces deux derniers décennies.

Les élections sont donc de véritables mascarades savamment orchestrées. Le Cameroun est un exemple. La dernière élection présidentielle de 2004 a laissé voir des cas de fraude : des charters d’électeurs organisés à l’ouest, des retentions de résultats, des encres délébiles, des électeurs corrompus, etc.[4] De même, les élections législatives et municipales de 2007 n’ont pas échappé à la fraude devenue institutionnelle. Cette situation de fraude permanente a pu faire dire à Boubakar Barry que « le Cameroun souffre de n’avoir jamais pu se donner librement les institutions et les dirigeants de son choix. Les lois et les pratiques électorales sont pleines d’incohérences…[5] » Cette lecture propre au Cameroun est le reflet de l’ensemble des pays africains comme l’explique Achille Mbembé : « dans la plupart des cas, les Africains ne sont toujours pas à même de choisir librement leurs dirigeants. Trop de pays sont toujours à la merci de satrapes dont l’objectif unique est de rester au pouvoir à vie. Du coup, la plupart des élections sont truquées[6]. »

A ces fraudes, il faut ajouter le fait que des présidents au pouvoir sont très souvent élus non pas suite à la présentation de programmes politiques solides et fiables, mais suite au népotisme et au clientélisme politique. De l’argent et autre biens matériels sont distribués aux citoyens pour solliciter leurs voix. Au Cameroun, des gens votent même pour le prix de 1000 f CFA. Ainsi les populations appauvries s’en remettent à leurs bourreaux comme des moutons à leur berger.

Bref, malgré les alternances électorales, il faut dire que beaucoup de chefs d’Etat qui y sont issus le sont au prix de la fraude électorale, bien qu’on observe ça et là des cas d’élection sans trucage ou du moins sans contestation post-électorales (Afrique du Sud, Ghana, Bénin etc…)

3.3. Les violations des droits de l’Homme

Le fait majeur qui ternit l’image de la démocratie en Afrique est la violation des droits de l’Homme.

Toutefois, il faut d’abord reconnaître sur plan du respect des droits de l’Homme que l’Afrique a connu beaucoup de progrès au regard de ce qui se déroulait avant l’avènement de la démocratie. Au Cameroun par exemple, la liberté d’expression a fait beaucoup de progrès. Les gens parlent librement bien que de temps en temps cette liberté est confisquée[7]. Elle est confisquée parfois, pour ce qui est des médias, grâce à un stratagème bien ficelé. En effet, au Cameroun, le gouvernement autorise les médias de l’audiovisuel à émettre même sans avoir reçu de licence. Une fois qu’un média fait ce n’est pas du goût du gouvernement, il est scellé sous le prétexte d’exercice illégal[8].

Par ailleurs, à ce jour, on assiste encore en Afrique à des tueries sommaires. le cas le plus récent est celui des massacres ayant eu lieu en Guinée Conakry avec près de 150 morts. Une boucherie orchestrée par l’armée contre des populations qui manifestaient contre la candidature de Moussa Dadis Camara à la prochaine élection présidentielle.

En fait, en Afrique, on a l’impression que le rôle véritable de l’armée est de réprimer les révoltes sociales. Tout comme l’administration pendant la période coloniale, les gouvernements africains se servent de l’armée « pour réprimer les manifestations ou les grévistes…[9] » cela dit, voici quelques missions officieuses de l’armée en Afrique :

·          « La conservation du pouvoir au profit des puissances étrangères, des multinationales (Elf, Bolloré, Shell, etc.) ou des groupes maffieux et de leurs suppôts locaux, les clans ethnicisés qui s’accaparent des richesses nationales.

·         La confiscation des prérogatives de l’État au profit d’un groupe clientélisé, y compris par l’usage des méthodes frisant le terrorisme.
 

·         Les intimidations diverses, qu’il s’agisse de la presse muselée, des écoutes téléphoniques, des menaces verbales et tracasseries administratives, des entraves à la libre circulation des personnes et des biens, d’établissement des « bouchons » pour rançonner les populations, comme on l’observe au Congo Brazzaville depuis 1994 sur les 77 km qui séparent Brazzaville de Kinkala et sur les 60 km de Brazzaville à Gamboma.
 

·         Le bouclage militaire des régions entières au mépris du bien-être des populations qui se trouvent privées de tout : nourriture, logement, santé, éducation, emploi, liberté d’aller et venir,etc.[10] »  .

La raison est que l’Etat en Afrique est resté essentiellement répressif envers ses contestataires. En conséquence, « tout opposant au pouvoir, même respectueux de la légalité, devient un danger à neutraliser et à réprimer, sous le prétexte, abusif mais largement invoqué, de la défense de la nation, s’il n’est pas taxé d’”ennemi intérieur à la solde d’une puissance étrangère“[11]. » Ainsi, d’après le rapport Fidh de novembre 2005, « les exemples de violations des droits de l’Homme dans le cadre ou au nom de la lutte contre le terrorisme sont en effet nombreux sur le continent africain[12]. » Le 22 juin 2003, 5 personnes suspectées d’être membres d’al-Qa’ida ont été arrêtées par des agents des services secrets malawites et détenues au secret sans possibilité d’accès à un avocat.

De même, les émeutes de la faim en 2008 ont causé des centaines de morts en Afrique. En effet,  à ce sujet, le rapport Amnesty 2009 pose le constat suivant :

« La crise alimentaire qui a marqué l’année 2008 en Afrique a eu un impact disproportionné sur les populations vulnérables, surtout celles qui souffraient déjà de la pauvreté. À travers tout le continent, les citoyens ont manifesté contre une situation socioéconomique insupportable et la flambée du coût de la vie. Certaines manifestations ont dégénéré et des biens privés et publics ont été détruits ; de leur côté, les autorités ont souvent fait usage d’une force excessive pour les réprimer. Un grand nombre de personnes qui affirmaient leur droit à un niveau de vie décent et, notamment, leur droit à l’alimentation ont été blessées ou tuées par les forces de sécurité. Des manifestants ont été arbitrairement arrêtés et placés en détention, et certains ont été maltraités ou condamnés à des peines d’emprisonnement à l’issue de procès inéquitables. Dans la plupart des cas, aucune enquête n’a été menée pour identifier les membres des forces de sécurité qui avaient porté atteinte aux droits humains pendant les opérations de maintien de l’ordre liées aux manifestations[13]. »

 

Toutes ces violations des droits de l’Homme se basent sur le prétexte du maintien de l’ordre. Mais n’est-ce- qu’en tuant des gens que l’on peut contenir une révolte ?

Bref, les droits de l’Homme en Afrique restent encore globalement du domaine du rêve. Leur violation qui se faisait autrefois de manière ostentatoire et dans un sentiment total d’impunité se font de nos jours, avec l’avènement de démocratie, sur la base de prétextes.

 

3.4. L’exception ghanéenne 

Un pays en Afrique noire sert aujourd’hui de model dans la bonne marche de la démocratie, le Ghana.

En effet, l’élection de John Atta-Mills en janvier 2009 à la tête du Ghana à la place de John Kufuor a définitivement confirmé la bonne marche de la démocratie dans ce pays. Il n’y a pas eu là bas de traficotage de la constitution comme dans d’autres sur le continent pour rester au pouvoir. Les urnes n’ont pas été déplacées par des militaires zélés comme dans le Togo voisin. De plus, on n’y a pas observé des intimidations diverses des partis d’opposition. Les recomptages et des re-votes ont eu lieu avant la proclamation définitive des résultats. Le ministère de l’intérieur n’a pas unilatéralement déclaré la victoire du parti au pouvoir tout en intimidant le comité électoral indépendant comme c’est souvent le cas au Cameroun. Aussi, les listes électorales ont été préparées à temps et sous le contrôle des partis en compétition. En outre,  il n’a pas fallut qu’un chef d’État occidental dise aux Ghanéens s’ils sont mûrs pour la démocratie, ou que les résultats officiels soient annoncés par un chef d’État occidental avant les autorités locales. Aussi, il n’a pas fallut « que certains pays fassent pression avec l’aide bilatérale sur les candidats pour qu’ils se désistent ou encore que les corrupteurs s’attirent les faveurs des réseaux des chefs d’État pour que ces derniers fassent main basse sur les élections en Afrique[14]» Bref, les Ghanéens, peuple pacifique, ont fait honneur à Kwame N’Krumah, père de l’indépendance Ghanéenne, à Jerry Rawlings, père de la démocratie Ghanéenne, et à l’Afrique, berceau de l’Humanité de et de la civilisation.

Naturellement, le succès de la démocratie Ghanéenne a des effets sur son économie. En effet, pendant les huit années passées sous la présidence de John Kufuor, le PIB par habitant du Ghana a augmenté et est passé de 269 $US en moyenne entre 1997-2002 à 328 $ US en 2007, avec des estimations autour de 341 pour 2008 et 352 $ US en 2009. Avec un taux de croissance économique estimé autour de 6,5 % pour 2008 et 5,8 % en 2009, il ne baissera vraisemblablement que d’un point au maximum malgré la crise économique. Ainsi, « le Ghana de John Kufuor sort la tête haute grâce à la discipline des Ghanéens et leur sens aigu et légendaire de la paix et de l’unité[15]. »

Pour tout dire, en vingt ans, de manière générale, la démocratie en Afrique n’a pas comblé les attentes des peuples africains qui aspiraient depuis très longtemps à la liberté et au changement. Elle est plus théorique que pratique. Alors comment expliquer cet échec et comment y remédier ?

 

 

 

 

 



[1] Lire la liste des coups d’Etats en Afrique sur le site www.wikipedia.org

[2] Anatole Ayissi, Illusoire interdiction des coup d’Etat, in Manière de voire, Op.cit, p. 32

[3] Propos cité in Manière de voir, Op.cit, p. 31

[4] Lire Le Messager, n° 1727 du mercredi 06 octobre 2004.

[5] Il est cité par Fabien Eboussi Boulaga, in Démocratie de transit au Cameroun, Paris, L’Harmatan, 1997, p. 444

[6] Achille Mbembe interviewé par Pierre Cherruau du Courrier International. Interview publiée à l’adresse …

[7] Jusqu’à ce jour, la chaîne de radio Freedom FM de Pius Njawé n’est toujours pas autorisée à émettre, près de six ans après sa fermeture par le ministère de la communication.

[8] En février 2008, la chaîne de télévision Equinoxe TV a été scellée officiellement pour exercice sans licence d’exploitation, mais officieusement, probablement pour avoir filmé et montré sur ses antennes des policiers en train de mater des manifestants dans la ville de Douala.

[9] Ibid p. 71

[10] Benjamin Moutsila, Les armées africaines instrumentalisées aux fins d'inquisition et de dictature par les clans au pouvoir, publié sur le site ww.afrology.com

[11]Mwayila TSHIYEMBE, (1990), L’Etat postcolonial facteur d’insécurité en Afrique, Paris, Présence Africaine, p. 19

[12] La Fidh est la fédération internationale des ligues des droits de l’Homme. Le rapport se trouve à l’adresse  www.fidh.org/Violations-des-droits-de-l-Homme,2858

 

[13] Extrait du rapport Amnesty 2009 sur la situation des droits de l’Homme dans le monde. Le trouver à l’adresse www.aidh.org/ViolDE/Amnesty_Rapp09.htm

 

[14] Yves Ekoué Amaïzo, Démocratie africaine: Le GHANA sauve l’honneur, publié sur le site ww.afrology.com

 

[15] Ibid

Par segnou siéwé
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