LE NATIONALISME CAMEROUNAIS

Publié le par senou

LE NATIONALISME CAMEROUNAIS DANS LES PROGRAMMES ET MANUELS D’HISTOIRE : REALITES ET ENJEUX <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" />

Mémoire de Master académique en sociologie politique

(NOTE DE SYNTHÈSE)

Par SEGNOU Siéwé

 

En ce moment où le Cameroun célèbre le cinquantenaire de son indépendance, nous avons voulu savoir la place réservée au nationalisme camerounais dans les programmes et les manuels d’histoire du système éducatif camerounais. Les nationalistes camerounais sont ceux qui se sont élevés, au Cameroun, contre les dominations coloniales allemandes, puis franco-britanniques. L’UPC[1] fut le mouvement politique dans lequel ils s’organisèrent pour revendiquer la réunification et l’indépendance du Cameroun ; et cela, pacifiquement d’abord, puis par la logique des armes[2].

Ainsi, pour savoir la place qui est réservée à ces nationalistes dans l’histoire officielle au Cameroun, ainsi qu’à la lutte qu’ils ont menée pour la libération du Cameroun du joug colonial, nous avons fait une étude quantitative et qualitative des programmes et manuels d’histoire en vigueur actuellement au Cameroun dans l’enseignement primaire, secondaire et supérieur. Les résultats ont montré que le nationalisme camerounais est assez dévalorisé dans les enseignements d’histoire ; de telle sorte que la jeunesse camerounaise ne peut connaître la vraie histoire de la décolonisation du Cameroun ainsi que celle des circonstances de la naissance de l’État camerounais.

La situation était plus grave dans le tout premier programme de l’enseignement secondaire général dont nous avons eu possession. Il date de 1963 et fut modifié en 1990. Sur les 249 leçons qu’il comporte, aucune ne porte sur le nationalisme camerounais, ni même sur l’histoire du Cameroun. Qu’en est-il des programmes actuellement en vigueur ?

 

État des lieux

Pour ce qui est des programmes en vigueur, la situation a un peu évoluée bien que le NC[3] y soit encore assez largement marginalisé. En ce qui concerne les programmes de l’enseignement primaire, voici les résultats obtenus pour ce qui est des leçons consacrées explicitement au NC :

 

Tableau 1 : La représentativité du NC dans les programmes d’histoire de l’enseignement primaire

Sujets

CE 1

CE 2

CM 1

CM 2

Totaux

Nationalisme camerounais

 

1

2

1

4

Histoire du Cameroun

1

4

12

5

22

Histoire des autres pays

2

 

5

9

16

Totaux

3

5

19

15

42

Source : notre enquête[4]

 

<?xml:namespace prefix = v ns = "urn:schemas-microsoft-com:vml" />  Comme le montrent le tableau ci-dessus, au primaire, l’enseignement de l’histoire est majoritairement centré sur l’histoire du Cameroun avec 26 leçons sur 42 (61 %). Par contre, pour ce qui est des leçons consacrées explicitement au nationalisme camerounais, on ne recense que 4 sur les 42 que comptent les programmes, soit 9,5 % des leçons.

En ce qui concerne l’enseignement secondaire général, les résultats sont les suivants :

Tableau 2 : La représentativité du NC dans les programmes d’histoire de l’enseignement secondaire général

Sujets

6ème

5ème

4ème

3ème

2nde 

1ère 

Tle 

Totaux

Nationalisme camerounais

 

 

1

1

 

1

 

3

Histoire du Cameroun

1

3

3

5

4

6

7

29

Histoire des autre pays

22

23

18

21

18

15

15

132

Totaux

23

26

22

27

22

22

22

164

Source : notre enquête

 

Il ressort du tableau ci-dessus que sur 164 leçons d’histoire enseignées de la Sixième en Terminal, 32 sont consacrées à l’histoire du Cameroun (19,5 %). Les 132 autres leçons (80,5 %) sont consacrées à l’histoire de l’Afrique de du reste du monde. Par contre, sur les 164 leçons, seules 2 sont consacrées explicitement à l’étude du nationalisme camerounais, soit 1,82 % des leçons.

Dans l’enseignement supérieur, nous avons étudié, à titre illustratif, le programme d’histoire actuellement en vigueur au département d’histoire de l’université de Douala ; puisque chaque université au Cameroun a son programme propre. Ici, le nationalisme camerounais apparaît seulement de façon implicite dans les programmes.

Tableau 3 : La représentativité du NC dans les programmes d’histoire de l’enseignement supérieur (université de Douala)

Sujets

Niv. 1

Niv. 2

Niv. 3

Niv. 4

Niv. 5

Niv. 6

Niv. 7

Niv. 8

Totaux

Nationalisme  camer.

 

 

1

 

 

 

 

 

1

Histoire du Cameroun

1

1

1

 

2

 

 

 

5

Histoire des autres pays

10

10

12

11

6

4

4

2

59

Totaux

11

11

14

11

8

4

4

2

65

Source : notre enquête

Ainsi, de la première année à la huitième année, les programmes actuellement en vigueur comportent 65 matières. Sur ces 65 matières, 6 renvoient à l’étude de l’histoire du Cameroun, soit 9,23 % des matières. Et sur l’ensemble de toutes les 65 matières, une seule leçon se rapporte au nationalisme camerounais, soit un taux de représentativité de 1,5 %. Mais cette leçon unique ne se rapporte au nationalisme camerounais que de façon implicite. Elle est en effet intitulée « La décolonisation du Cameroun ». Ce qui vague car on peut seulement supposer que la lutte des nationalistes pour la décolonisation du Cameroun et la longue guerre qu’elle entraîna puissent être abordées par l’enseignant.

Sous le rapport des données ci-dessus, trois leçons peuvent être tirées :

·        Les programmes d’histoire au Cameroun sont encore assez extravertis. Autrement dit, on enseigne plus l’histoire des autres pays que celle du Cameroun.

·        La place du nationalisme camerounais dans ces programmes est très marginale d’un point de vue quantitatif.

·        Plus on évolue dans le parcours scolaire, du primaire au supérieur, moins le nationalisme camerounais est présent dans les programmes.

L’étude qualitative des programmes d’histoire a laissé paraître que ce n’est que de façon implicite que le NC apparait dans certaines leçons desdits programmes. Autrement dit, c’est au regard de l’intitulé de ces leçons que l’on peut s’imaginer que le  NC pourrait être abordé dans lesdites leçons. Par exemple, en classe de Terminale, une leçon d’histoire est intitulée « le Cameroun de l’autonomie interne à l’indépendance (1956-1960) ». C’est assez vague et cela ne contraint pas l’enseignant à aborder la lutte de l’UPC pour l’indépendance. Aussi, les leçons présent dans les programmes et qui sont consacrées au NC n’ont plus trait qu’au nationalisme s’étant déroulé durant la période coloniale allemande. Celui s’étant déroulé durant la période coloniale française et britannique est quasi absent.

Par ailleurs, l’étude qualitative des manuels d’histoire a permis de constater que l’histoire du nationalisme camerounais y est occultée (la guerre d’indépendance par exemple n’est pas évoquée), falsifiée (par exemple, les manuels attribuent de responsabilité du déclenchement des émeutes de mai 1955 à l’UPC) et présentée de façon vague (le processus de décolonisation du Cameroun qui a connu de nombreuses péripéties par exemple est traité de façon assez brève).

L’impacte de cet état de fait sur le niveau de connaissance des jeunes scolaires est considérable. Ils entretiennent en effet une méconnaissance de l’histoire du NC ; et le taux de cette méconnaissance oscille autour de 70 %. Pour le savoir, nous avons posé des questions portant sur l’histoire du nationalisme camerounais à 200 élèves de quatre établissements scolaires de la ville de Douala (Lycée de Nylon Brazzaville, Lycée technique de Koumassi, Collège Alfred Saker et le Collège polyvalent Suzanna). Ceux qui ont un peu plus de connaissances sur le nationalisme camerounais ainsi que sur des faits qui ne sont pas enseignés à l’école (par exemple la guerre d’indépendance), puisent ces connaissances dans les programmes télévisés (émissions sur l’histoire du Cameroun), dans les journaux et les documentaires vendus dans la rue, et dans les livres hors du programme officiel. Autrement dit, dans des sources secondaire d’apprentissage.

 

Les enjeux

Pourquoi donc n’enseigne-t-on pas l’histoire du nationalisme camerounais dans les écoles et les universités alors qu’on sait que c’est ce nationalisme qui a contribué à l’évolution politique du Cameroun ? Pourtant, l’un des objectifs de l’enseignement de l’histoire au Cameroun est, selon les programmes en vigueur, de donner aux jeunes scolaires « une plus grande conscience de leur identité[1] » ; cela afin de produire socialement des « citoyens patriotes, éclairés, fiers de leur identité,…[2] » Comment peut-on atteindre ces objectifs en dévalorisant le nationalisme camerounais dans les programmes et les manuels d’histoires ? Comment peut-on vouloir faire des jeunes camerounais des patriotes tout en cachant à ces jeunes la vie des Camerounais qui se sont illustrés tout au long de leur vie en de véritables patriotes et de véritables nationalistes ?

Nos recherches, à travers des interviews réalisées auprès des chercheurs, enseignant, inspecteurs pédagogiques et hommes politiques, nous ont permis d’avoir des éléments de réponse à cette question. En effet, la mémoire nationaliste du Cameroun renferme des enjeux non seulement aux yeux de l’État camerounais, mais aussi aux yeux de l’État français. Car ces deux États ont coopéré dans la répression des revendications indépendantistes menées par les nationalistes camerounais, et coopèrent depuis 1960[3] dans la définition du contenu des programmes d’enseignement du Cameroun. Cela dit, ces enjeux se résument en ceci : l’histoire du nationalisme camerounais renferme des vérités qui, si elles étaient révélées à la jeunesse camerounaise, pourraient ébranler les fondements de l’État camerounais et ceux de la domination française au Cameroun. Autrement dit, relater cette histoire telle qu’elle s’est déroulée serait faire un procès aux Etats camerounais et français. Pourquoi ?

En fait, il se trouve que, au moment où le Cameroun francophone devait acquérir son indépendance, deux camps se sont formés chez les Camerounais. On avait d’une part le camp de ceux qui voulaient et revendiquaient l’indépendance du Cameroun, représenté par l’UPC et une large majorité des Camerounais ; et d’autre part, le camp de ceux qui ne voulaient pas du tout de cette indépendance, représenté les collaborateurs de l’administration coloniale française. Mais paradoxalement, c’est à ceux qui refusaient cette indépendance - et qui combattaient avec acharnement les Camerounais qui la revendiquaient -, que la France remit le pouvoir en 1960. Autrement dit, comme l’ont montré Achille Mbembé (1984) ainsi que Thomas Deltombe et Al. (2011), la France attribua finalement l’indépendance à ceux qui ne l’avaient jamais revendiquée et qui s’étaient même farouchement opposés à son principe ; alors que, logiquement, cette indépendance et le pouvoir qui en découlait devaient revenir aux nationalistes de l’UPC. Ce qui fut un cas unique dans toute l’histoire des décolonisations dans le monde.

Si donc les jeunes scolaires savent tout cela dans les détails, ils s’interrogeront très probablement sur la légitimité de ceux qui sont au pouvoir au Cameroun depuis 1960 et qui se disent être les « pères-fondateurs » du Cameroun moderne et les « artisans » de l’indépendance du Cameroun. En d’autres termes, ils se rendront compte que c’est ceux qui n’ont pas lutté pour l’indépendance qui sont au pouvoir depuis 1960.

Du côté de l’État français, l’enjeu est lié à l’image de la France. Cela à cause de la façon dont la France réprima les revendications indépendantistes au Cameroun. Elle usa en effet - selon les films documentaires produits sur l’indépendance du Cameroun et les ouvrages écrits sur ce sujet -, de tous les moyens possibles pour anéantir politiquement et militairement l’UPC et ses partisans. Tandis que l’armée française disposait des armes de guerre modernes (chars d’assaut, avions, bombardiers,…), les combattants camerounais ne disposaient que des machettes et des fusils de chasses pour se défendre. C’est ainsi que plusieurs centaines de milliers de Camerounais furent massacrés par l’armée française[4]. La France ne voudrait donc pas que l’on sache que, elle, la grande France, fit la guerre avec des armes sophistiquées à un pays africain, mais surtout à des Noirs quasiment désarmés.

En gros, en plus de ces enjeux idéologiques, on a pu recenser, pour l’Etats camerounais et pour l’Etat français, des enjeux politiques, économiques et socioculturels :

·        Au plan politique, les enjeux, pour le Cameroun et pour la France, sont un enjeu de pouvoir : le maintien au pouvoir de ceux qui dirigent l’Etat camerounais, et le maintien de la domination de la France sur le Cameroun.

·        Au plan économique, l’enjeu pour l’Etat camerounais est la conservation des privilèges et des profits économiques liés à gestion du pays, tandis que l’enjeu pour l’Etat français est la conservation de sa main mise sur les richesses du sol et du sous-sol camerounais.

·        Au plan social, les enjeux sont les mêmes pour l’Etat camerounais et pour l’Etat français : le risque d’une prise de conscience collective au sein des masses camerounaises de tout ce qui s’est effectivement passé, ce qui pourrait entraîner des révoltes, des soulèvements populaires, des insurrections, bref, des révolutions contre l’ordre de domination existant.

·        Au plan culturel, l’enjeu se situe au niveau de la France uniquement : la perpétuation de la destruction de l’identité historique des Camerounais, ce qui entraîne l’aliénation culturelle et empêche par conséquent l’éclosion d’une conscience alternative au sein des masses camerounaises.

 Comme recommandations, nous avons proposé de revoir le contenu des programmes et des manuels d’histoire en revalorisant la place du nationalisme camerounais ; c’est-à-dire en lui donnant plus de visibilité quantitativement, et plus de légitimité. Car vouloir bâtir un pays tout en oubliant ceux qui ont lutté pour sa libération c’est se lancer dans une entreprise impossible. 

Voilà donc la quintessence du travail de recherche que nous avons menée sur la question de la place du nationalisme camerounais dans les programmes et manuels d’histoire. Jusqu’ici aucun véritable travail scientifique, du moins à notre connaissance, n’avait encore été mené sur cette problématique. Des travaux semblables ont été menés, mais en France, sur la place de la colonisation et de la décolonisation dans les enseignements français. Les résultats ont abouti à la même conclusion : même en France, il y a une volonté d’occulter les méfaits du passé colonial français[5]. Autrement dit, la France aussi a un problème avec son passé colonial qui la hante, et qu’elle a par conséquent du mal à assumer[6]. Car ce passé colonial renferme de nombreux massacres et atteintes aux droits de l’Homme, principalement pour ce qui est de ses ex colonies d’Afrique[7].

Donc en définitive, l’intérêt du présent travail est qu’il pose les premiers jalons scientifiques devant aider et guider les recherches futures sur la question de l’enseignement de l’histoire du nationalisme camerounais dans les écoles et les universités du Cameroun.

Le mémoire compte 270 pages avec ses annexes. Il compte huit chapitres repartis en trois parties. Voici un bref aperçu sur son contenu à travers son sommaire :

SOMMAIRE

Épigraphe ........................................................................................................................

i

Dédicace ………………………………………………………………………………...

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Bernard Damache 11/03/2014 06:54

Bon travail qui déblaie un champ nouveau digne d'intérêt.

beatrice Boumda 28/02/2012 10:42

Merci beaucoup pour ce blog fantastique!! Je pense que c'est une belle oeuvre. Pourrais-tu m'envoyer une copie de ta thèse à mon e-mail! Cette thèse pourra t'ouvrir bien des portes!
Amicalement,

Beatrice